Ultima Verba, Dans l'intimité de Gérard Gartner, auteur, sculpteur rom
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Chaque année le 26 mai, aux Saintes Maries de la Mer, Gérard Gartner honore de sa présence la cérémonie au tombeau du Marquis de Baroncelli. Son sens naturel de la gratitude l’exhorte à commémorer celui qui a créé la nation gardianne en 1909 et qui a soutenu le pèlerinage gitan en permettant que la statue de Sainte Sara soit amenée à la mer pour la première fois en 1935. C’est lors de cet hommage que j’ai vu Gérard pour la première fois en 2012 cependant j’avais déjà tissé avec lui un lien spirituel en lisant son œuvre. La biographie qu’il a consacrée à son ami Matéo Maximoff Carnets de Route m’avait permis de percer sa sensibilité d’auteur. Selon l’ancien rite tsigane de la « Pomana », Gérard, avait choisi de représenter Matéo à la suite de son décès en 1999 et revêtir la peau du défunt pendant une année. En assumant son rôle, en adoptant son style vestimentaire et en imitant sa manière d’être, c’est son esprit qu’il a fait revivre. Gérard a vécu cette période d’incarnation comme l’occasion rêvée de célébrer dans une biographie celui dont l’envergure des actions et l’étendue de l’œuvre littéraire en tant que premier écrivain tsigane avait marqué le milieu rom du XXème siècle. Perpétuer la mémoire de Matéo et propager son héritage culturel a été vécu à la fois comme une mission, une joie et un honneur par Gérard. La nécessité de la transmission au même titre que la noblesse du sentiment d’amitié qui le liait à l’auteur des Ursitory ont inspiré sa plume. Narrateur à la première personne à travers la voix de son ami, personnage mis en abyme jugé et parfois critiqué par le protagoniste, narrateur s’adressant en aparté au lecteur pour lui apporter des informations manquantes ou inavouables par la voix de Matéo, autant de points de vue narratifs qui, dans cette œuvre, font de Gérard un auteur capable d’harmonie dans cette dissociation psychique. Et c’est bien la multiplicité qui a marqué tout au long de sa vie ses choix et ses manières d’être.
A travers ses nombreux métiers, ses formes d’expressions artistiques, ses pérégrinations, ses amitiés ou ses conquêtes féminines, il a exprimé son appétence pour la vie. Son endurance physique ainsi qu’une générosité naturelle sont les instigateurs de cette profusion de réalisations au sein du milieu tsigane. David Kabila, peintre gitan, lui a dit un jour : «Tout se tient dans ton parcours : boxe, sculpture, façon de vivre et le reste. Tout est lié au corps, en fait tu es en permanence garde du corps. » Garde du corps, au sens propre du terme, il l’a été aux services du ministre de la culture, André Malraux, juste après avoir mis un terme à sa carrière de boxeur. Il avait suivi les pas de son ami et mentor Théo Medina en étant sélectionné pour le championnat de boxe de France puis d’Europe à Helsinki contre Olli Maki en 1963. A la mort de Théo, Gérard, à nouveau, a démontré son sens de l’amitié en mettant tout en œuvre pour qu’il soit enterré près de son manager au cimetière de Pantin. Après l’exercice de différents métiers alimentaires: patron de café, porteur aux halles, récupérateur sur les décharges, il a véritablement transcendé son rapport au corps dans la découverte de la sculpture. Le milieu artistique l’avait déjà happé et il s’était illustré en tant que peintre portraitiste du chansonnier Charles d’Avray et de Georges Brassens.
Sa rencontre déterminante avec Alberto Giacometti, dont l’œuvre continue de le passionner, lui a permis de révéler sa propre vocation de sculpteur. L’éducation de son grand-père Louis, Rom boyach ou Rom chaudronnier lui a aussi laissé en héritage « un chalumeau dans la tête » utile pour retravailler les déchets industriels. L’œuvre linéaire de Giacometti lui a inspiré des formes élancées, des corps déformés ou gracieux, des visages ravagés, des morceaux de rocher, d’algues, de pierre… La sculpture de Gérard évoque le chaos des origines de la création, le désastre de la fin des temps et parfois l’enfantement de la perfection. Les mots d’André Malraux ont su guider ses pulsions créatives : « Atteindre l’invisible à travers le visible. L’art est toujours au service d’une transcendance. »
A une période de sa vie, quelques expériences mystiques et une ardeur provocatrice ont pleinement déterminé la composition originale de son œuvre. Il a entrepris avec hardiesse de leurrer le monde hospitalier en simulant des troubles psychiques et en se faisant volontairement interner en service psychiatrique. Son intention était d’analyser la nature des rapports entre le personnel soignant et le patient. Une soif expérimentale qui s’est avérée périlleuse car les médecins refusaient de lui rendre sa liberté. En essayant de nier sa folie, il la confirmait à leurs yeux. Abattu par les traitements, il a connu l’angoisse de ne plus pouvoir sortir de cet établissement et les choses auraient pu mal tourner sans l’intervention de son épouse Sophie. Plus tard, il a fait montre de la même témérité et du goût pour les expériences insolites, en se faisant embaucher par une société de thanatopraxie. L’embaumement, l’autopsie, l’exhumation lui ont permis de découvrir toutes les étapes qui précèdent la désagrégation des corps et le retour au néant. La reconstitution de cadavres déchiquetés à la suite d’un accident d’avion à Ermenonville a profondément heurté sa sensibilité et façonné toute la conception de sa sculpture. De son lien tangible avec la matière plastique qu’il se procurait au milieu des décharges, Gérard a dit « Etre choisi par une matière et avec elle découvrir des rapports nouveaux avec la réalité est la plus merveilleuse ivresse, la plus formidable joie ».
Manouche de mère et Rom de père, Gérard a inscrit dans son œuvre son appartenance à la communauté tsigane. Il a eu l’idée de récupérer les déchets d’une société pour les ennoblir, d’élever ainsi le prosaïque au rang d’un art à part entière. Avec talent, il a réalisé des objets où le mouvement n’est pas emprisonné, où la nécessité de liberté se déploie au travers de formes flottantes. Sensible à l’âme de son peuple, il en a insufflé la force au cœur de ses créations. A ceux qui ne l’auraient décelé, il explique que l’essence de sa sculpture est constituée par l’inconscient collectif des siens et que l’aspect transitoire ou instable de ses œuvres reflète les conditions de nomadisme et de précarité de sa communauté.
Dans les années quatre-vingt, fort du succès de ses expositions dans des lieux chargés d’histoire tels que la Chapelle des Jésuites à Nîmes, celle de St Julien à Laval ou la Palazzo Lanfranchi à Florence, Gérard a décidé d’entreprendre de nouveaux projets et de réaliser ses rêves les plus audacieux. Aux Côtés de Sandra Jayat, et sous le haut patronage de Jack Lang, il a organisé en 1985 la Première Mondiale d’Art Tsigane. Des plasticiens roms, gitans, sinté, manouches provenant de tous les pays d’Europe se sont trouvés réunis lors d’une manifestation à la Conciergerie à Paris. Dans un même élan, il a organisé avec Torino Zigler une exposition itinérante. Il a enchaîné en écrivant « Les Sept Plasticiens Précurseurs Tsiganes » où il a retracé le parcours d’Otto Mueller, de Serge Poliakoff, d’Helio Gomez, de Tela Tchaï, de Django Reinhardt, de Constantin Nepo et de Yana Rondoletto ainsi que « Nepo, célèbre inconnu », une biographie dédiée à l’artiste à partir d’une anecdote étonnante. A travers ces œuvres, il est resté fidèle à son aspiration profonde : rendre un hommage fraternel aux siens.
Au fil des décennies, la portée de son rôle de délégué culturel au sein du milieu tsigane s’est étendue. En devenant adhérent des « Etudes Tsiganes », il a écrit pour la revue un certain nombre d’articles, puis en est devenu le vice-président. Avec Tony Gatlif et Sandra Jayat, il a fondé et présidé l’association « Initiatives Tsiganes » qui s’est développée de 1981 à 1987. En répondant à un souhait de Matéo Maximoff, il a fondé le Prix Romanès puis le Prix des Neuf Muses pour récompenser les personnalités, artistes, historiens ou écrivains ayant œuvré pour la défense de la dignité de la communauté. Après avoir sélectionné des lauréats comme Tony Gatlif ou Josef Koudelka, il a décidé en 2013 que le prix Romanès serait décerné à Manitas de Plata pour l’ensemble de son œuvre. Ce fut une cérémonie émouvante au relais culturel des Saintes Maries de la Mer pour le guitariste gitan légendaire, porté par la gloire impérissable de son passé. L’intuition ressentie d’une urgence puisqu’un an plus tard, le guitariste allait rejoindre l’éternité.
Parmi les réalisations dont il rêve encore, Gérard souhaiterait détruire l’ensemble de ses sculptures en janvier 2016 et faire filmer la scène. Si ce désir d’anéantissement rejoint la tradition tsigane qui veut qu’on brûle tous les biens d’un être cher après sa disparition, on devine aussi derrière sa démarche le mépris des conventions et du marché de l’art. Dans ce geste d’une anarchie profonde, Gérard conserve l’élégance de ne s’être jamais pris au sérieux ; et pour reprendre la citation de Max Jacob dont il fait grand cas : « L’art est un jeu, tant pis pour celui qui s’en fait un devoir ».
L’hommage que je rends à Gérard Gartner à travers ce portrait ne serait assez exhaustif sans l’expression de ma gratitude pour son jugement éclairé qui m’a servi de garde-fou dans l’écriture de ces témoignages. Pour ses hommages altruistes aux personnalités tsiganes et ses accomplissements animés par la conscience de la condition des siens, il méritait que les honneurs lui reviennent. Et à ceux qui ont la chance de le rencontrer, il sait insuffler une force joyeuse à l’image de son tempérament enjoué et énergique. En s’illustrant dans la sphère intellectuelle où l’on n’attendait pas un Tsigane, Gérard Gartner est aussi un exemple à suivre pour les nouvelles générations. Il accompagne Matéo Maximoff dans la lignée des Roms qui, en affirmant leurs compétences singulières, ont transgressé les clichés liés à leur appartenance ethnique. En oeuvrant pour la dignité de leur communauté, ils ont écrit une page d’histoire et incarnent l’espoir de l’évolution des Tsiganes d’aujourd’hui.