LA GRANDE MASQUENRADE-2021
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1ER CONFINEMENT Mars-avril 2021 - PARIS . Les masques abandonnés commencent à faire partie du paysage urbain ...
Photographies: AGB - Texte: Carole Riegel

Pâlis sous la lumière crue, masques blancs ou bleus, fleuris, brodés ou bariolés, modeste rempart que l’on s’arrache puis que l’on jette au sol, ballet des masques perdus, envolés, piétinés, souillés et abandonnés, masques jetables et inutiles, signe dérisoire de nos craintes et de nos défaillances, les cauchemars ancestraux, la mort et les ténèbres, la faucheuse et la bête qui mange, sourde et courbée, la terreur venue des cavernes, la grande peur du fond des âges.
 
Le masque, petit fanion des inquiets, des malades et des tout nus, réconfort utérin qui protège de l’autre, qui l’éloigne. Évitement prudent, distanciation qui rassure, qui sauve. Armure fragile de tous les démunis, humble étendard des anonymes, des précaires qui sont au ménage, au nettoyage, aux soins, aux fourneaux, aux comptoirs, aux chaînes et aux ateliers.
 
Des corps penchés, des corps tombés.
 
Le masque, bâillon des suppliciés du confinement, les soignants sacrifiés, les femmes enfermées et battues, les enfants morts sous les coups, les âgés isolés de force et s’éteignant seuls, pauvre linceul de tous les innocents. Petits corps sans son ni voix tués et vite oubliés. La barbarie pour ces défunts enterrés à la hâte, des ultimes voyages sans un bruit. Derrière les vitres et les écrans, la solitude et l’abandon, le tissu qui étouffe les cris.
 
Sous le tocsin, les FFP1 appliqués fébrilement, les hurlements des médias ivres, la panique irrépressible de ces meutes grisées par les courbes, les chiffres. Troqués, monnayés, promis et périmés, la géographie des masques, emblème des escrocs et des ambitieux, des tromperies et des calculs, du dévoiement du pouvoir et des mensonges d’État. Masques suprêmes des régimes répressifs, de l’autoritarisme dévoilé, qui mène en troupeau les foules tremblantes.
 
Alibi des puissants, instrument des tyrans.
 
Et les têtes s’inclinent, par la magie d’un carré de coton. Têtes dociles et apeurées, soumises aux injonctions, au poison du soupçon, le voisin, le facteur, le petit écolier, l’ennemi polymorphe, l’esprit frappeur, la méfiance en tous lieux. Cagoule des élèves sous surveillance, des enfants muselés.
 
Sous le bandeau, meurent les éclats de rire, la jeunesse insouciante et les promesses de vie. Sous le bandeau, les privations, les plaisirs disparus, l’oubli des bouches qui se mêlent, des baisers furtifs, des narines qui frémissent, des tendres sourires à fossettes.
 
Petits drapeaux fragiles de notre humanité perdue.
 
Oripeaux des vanités. La barrière éphémère finit par tomber. Après les clameurs, les gesticulations vaines, les foules hallucinées, la folie de la peur qui prend les hommes au ventre, les masques salis et maculés, foulés aux pieds, retrouvent la poussière.
 
Ne reste que le rappel ténu de la fin, l’assurance intangible du sol qui s’ouvrira, du retour à la terre, la promesse implacable du silence.
 
Carole Riegel