exposition
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Parfois déconcertantes au premier abord voire fascinantes, les photographies de Paul D’Haese semblent avoir à la fois quelque chose d’invitant et d’impénétrable.

Elles sont une invitation, car l’espace y est souvent ouvert, la lumière éclatante, le silence apaisant. Leur beauté est indéniable. Le cadre semble désert, on a l’impression de pouvoir s’y promener en paix, ou de s’y être déjà promené, au moins en pensée. Leur étrangeté semble familière – Unheimlich, aurait dit Freud, mais lisse, sans peur, sans inquiétude excessive.
Toutefois elles nous tiennent à distance, et semblent bel et bien lointaines, impénétrables : elles regorgent de murs ou de ruines, de trompe-l’œil et de culs de sac, de perspectives entravées, d’échappées interrompues ou qui, au contraire, ne laissent aucune prise, presque aucun repère concret au regard déambulateur.
C’est un rêve hyperréaliste – peut-être la définition même de l’hallucination ?...

Il y a des images aveugles, comme il y a des visages et des façades aveugles. Et tous ont « à voir » les uns avec les autres. Il est question,
dans les photographies de Paul D'Haese, en même temps d'intériorité et de la pure apparence des choses. Quelques intérieurs, opaques, énigmatiques, alternent avec des « scènes » ou des paysages a priori classiques, attentifs au détail, à la netteté, à la nuance, dans les moindres raffinements du tirage. Mais sous ces traits apparemment conformes, la construction de Paul D'Haese est également plastique et, peut-être plus encore, mentale. Elle nous convie à la fois à une forme de contemplation, de méditation, mais aussi à un questionnement de ce que la modernité semble nous avoir enseigné, à travers la médiation mécanique de l'appareil photo, sur le lien entre la perception humaine et la complexité du monde visible...

Sa première série, Dagblind, a donné lieu à une publication chez Yellow Now au printemps 2010. Une série brève et si cohérente qu’il semblait presque impossible d’envisager de lui donner une suite… Un monde, aussi, assez claustrophobique, mais qui s’est ouvert peu à peu à une approche plus décontractée du paysage, plus accueillante, plus hédoniste. Les détails étranges continuent d’habiter certains recoins de l’image, mais l’humour – voire l’autodérision discrète – s’affiche avec un peu plus d’évidence. Il y a par ailleurs, de part et d’autres des « visions » de Paul D’Haese, des espèces de balises qui en délimitent le territoire, et qui sont comme les deux verres d’une même paire de lunettes : la poésie et l’absurde.

Les vestiges de la guerre (des ruines, un bunker, les restes du village sacrifié d’Oradour…) ont une présence lisible, et non pas fantasmatique ou intimidante. Le trou, le vide, l’absence se manifestent de différentes façon. Le théâtre et l’artifice, également. Et finalement, en ouvrant sur la mer, sur l’horizon, l’ironie du panneau « Exposition » nous invite, paradoxalement, plutôt… à l’introspection (car c’est aussi le regardeur qui « fait » la photo !).

Plus que nous donner du « réel à voir » (ou à contempler), la photographie de Paul D’Haese nous invite à réfléchir à ce que regarder veut dire. Elle nous y invite « calmement » mais pas passivement ; elle nous engage vers une pensée critique, dynamique.
C’est une question que d’autres ont posée avant lui : Eugène Atget, Walker Evans, Ralph Eugene Meatyard (tiens tiens, un opticien !)… Mais Paul D’Haese la pose dans un vocabulaire plus actuel, plus précis, plus détaillé, en apparence plus neutre aussi, derrière lequel on sent la rigueur de sa formation à l’architecture (ce qui le rapproche d’Evans), un attrait pour les lieux « investis par l’humain » mais désertés (ce qui le rapproche d’Atget), une curiosité aussi pour les doubles sens et la part d’imaginaire cachés dans la photographie (ce qui le rapproche de Meatyard, et de bien d’autres encore…).

Pour autant, il n’y a là ni symbole, ni parabole : la photographie telle que l’envisage Paul D’Haese est résolument littérale, et non littéraire. Elle sait que c’est là à la fois sa richesse et sa limite, et c’est précisément l’exploration de ces bordures, de ces limites, qui la motivent et qu’elle explore, à la fois librement et méthodiquement. Même le titre, « Exposition », est une sorte de trompe-l’œil. Mais « tromper l’œil » ici n’a rien de moqueur ou d’agressif : il s’agit d’éviter le spectaculaire ou l’anecdotique, mais surtout, en douceur, de rendre notre regard plus alerte, plus vif, et finalement plus compréhensif.

Cela ne pourrait-il pas être le but de toute « Exposition » ?...

Emmanuel d'Autreppe, sept. 2011