Je soumets dans ces photos ce qui restera pendant très longtemps mon « Chez moi » ; l’endroit le plus sûr de mes années d’adolescence. J’ai appris les habitudes de Gina et Michel par cœur, et ils étaient pour moi de merveilleux deuxièmes parents. Je connaissais leurs mouvements dans les petits détails : quand ils rentraient, à quelle heure ils se préparaient une bonne tasse de café, combien de cuillères Michel y diluait (trois), quelle « rakwé » il préférait (ustensile en acier pour le café), sa marque préférée de biscuits (turque, Eti klasik), comment il coupait la galette en deux, ses pantoufles favorites, le son qu’émettait sa fausse gencive quand il mâchait, son regard avide de ce moment particulier qu’on partageait ensemble, nous quatre, fidèles à nos rencontres du jeudi. Gina me préparait ma casserole préférée (des patates écrasées avec de la dinde effilochée, du fromage râpé, saupoudrés de chapelure de « kaak »), accompagnée d’une bonne salade. On prenait notre temps, puis, chacun rejoignait son « quartier » pour une bonne sieste, l’après-midi. Je me réveillais toute seule et prenais la route.
Je l’aimais, à Michel. C’était vraiment un homme bien, un bon père de famille, un bon papa. Je me le rappelle encore très bien, lui avoir exprimé ma déception à l’idée que je ne puisse plaire à Dieu, que cela m’était trop dur. Michel me regarda alors, prit sa Bible et l’ouvrit quelque part, puis lut à voix haute : « Tu aimeras Dieu de ton tout cœur, de tout ton esprit, de toute ta force. » Puis, me dit, « il dit pas ‘plus que’, il dit ‘de tout’, et c’est tout, et tu le fais bien ». Michel me connaissait sans que je n’eus jamais eu besoin de le lui dire. Sans mots, ni explications, ni justifications, ni rien. Gina et Michel m’ont vraiment aimée.
J’ai pris l’habitude d’aller chez eux, à Daoura (la banlieue nord à la limite du Centre de Beyrouth), dans leur maison de la ville, nichée dans un immeuble un peu à l’écart de l’autoroute. Je me souviens encore de ces nuits blanches passées ailleurs, dans je-ne-sais quelle boîte, Nadine et moi qui rentrions à l’aube, des fois bien au matin, et Michel qui étalait une couverture de laine sur mon corps reposant sur le divan de la salle de séjour (je m’endormirai toujours sur ce divan, et ce sera toujours Nadine qui me réveillera pour rentrer au lit !). Même à Kfarzèbian (dans les montagnes au centre du pays), quand je décidais, amoureuse du froid que je suis, de dormir sur l’étroit balcon-terrasse de leur maison de campagne, c’était toujours Michel qui me couvrait, oscillant sur la balançoire en fer. Je me rappelle tous les détails de ces instants précieux, comme si je m’y trouvais en ce moment d’écriture.
En juillet, à Madrid, assise sur la terrasse intérieure chez mon frère, Nadine m’appelle pour me dire que Michel avait le cancer. Il était très malade ; il refusait de se soigner. Il voulait juste partir. Mais, cette fois, un petit changement fera en sorte que Nadine me demande de ne pas appeler Michel ou Gina. Je ne le verrai pas. J’ai été à toutes les fêtes, les mariages, les anniversaires de mariage, les chagrins, les pleurs, les déceptions, les saisons festives et amères, pourtant, maintenant, comme les choses sont, je ne suis plus leur fille. Michel s’en ira et je ne serai pas là.
C’est juste pour dire qu’il y a des choses pires que la mort. Savoir que l’on ne verra jamais cette personne, c’est quelque chose. D’immense. De lourd. Mais ne pas pouvoir dire au revoir à quelqu’un, ne pas se retourner une dernière fois, ne pas jeter un dernier regard, c’est une boule dans la gorge pire que tous les paquets de cigarettes qu’on serait capable de fumer.
Ces photos sont probablement très normales et même très moches au regard des gens. Elles racontent, pourtant, tellement d’histoires. Je me verrai toujours endormie sur le divan de la salle de séjour, les pieds pendant de son extrémité. Je me verrai toujours en train de déposer la théière sur la plaque à gaz, à côté de Michel et Gina qui nous racontaient des histoires, dans l’endroit le plus sûr pendant au moins 9 ans, mon petit « Chez moi ».
J’ai raconté cette histoire à quelqu’un et j’ai eu le sentiment fort de vouloir la partager. Je l’ai racontée de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toute ma force ; et j’espère l’avoir bien fait.
Rien n’efface un souvenir authentique, même pas le temps. Rien. J’en suis sûre.