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Gregoire Cheneau Paris, France

Altered States
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Il y a tout au début de cette altération une question de regard. Une histoire de l’œil. Ces hommes et ces femmes photographiés ont les yeux emplis de conscience. Et puis les mains. Les mains croisées, les mains noueuses, les mains politiques, celles de l’écoute, celles des débats, qui font perdurer le sens du discours. Ce sont deux états dans les photographies de Grégoire Cheneau. Deux codes silencieux. Une écoute des gestes. Mais ces gestes sont destinés au lecteur des photos, ceux qui doivent suivre les grilles de lecture du corps. Entre ces deux paires d’organes, se joue la photo. Il y a quelque chose de louche dans chacune de celles-ci. Quelque chose qui relève de la bizarrerie. Une aspérité qui gratte le regard. Le caillou glissé dans la pupille de celui qui tourne les pages. Un accident. Le corps a subi un changement. Si l’on observe les joues, les nez, les poses du corps, on comprend que ceux-ci sont bien réels, mais qu’ils ont bougé. Ou plutôt qu’on les a bougés.

Grégoire Cheneau a travaillé chaque photo à partir d’une centaine de clichés. Il a demandé à chacun des modèles de rester dans la même position tout en soufflant à ses sujets certaines expressions à prendre. Une centaine de faces pour une seule impression. Une même idée de l’humain reconstituée par cent morceaux de lui pris à des instants différents. Comme si l’on réunissait pour le cinéma 24 images par seconde en une seule image. La photo imprime un seul état et produit du sens. Altered Faces provient d’une multiplicité des sens pour un seul état. Le fait que ce corps ait imperceptiblement bougé, comme une nuée de moustiques expose les mares à des tremblements, nous fait voyager à l’intérieur des obsessions d’un cinéaste comme Cronenberg.

Entre la naissance du portrait et son exploitation en mouvement, il y a la proposition d’Altered Faces. Pour tenter d’en finir avec ces idées multiples d’interprétation que dégagent ces yeux et ces mains, il y a cette magnifique séquence de Lost Highway de David Lynch où le personnage principal, filmé sous un seul angle dans son appartement, disparaît parfois par une porte sombre et la caméra ne le suit jamais. On ne sait jamais où il va. On voit l’obscurité dans laquelle il s’enfonce, mais cette noirceur ne nous sera jamais révélée. Ce hors champ dévoile une part du personnage, his dark face, qu’aucun scénario n’aurait pu rendre. Ça oblige l’esprit à un travail de reconstitution. Que s’est-il opéré dans ce champ obscur ? Qu’est-ce qui a bougé dans ces visages ? On dirait d’un objet qu’il n’est pas à sa place. Je dirais de même pour chacune de ces personnes. Elles sont là, face à nous, immobiles, tout semble normal dans une vue d’ensemble, mais le détail est terrifiant. Elles ne sont pas à leur place. On les a bougées. De Lost Highway, il reste aussi cette chanson de David Bowie, I’m deranged. C’est ce qui me vient face aux photos de Grégoire Cheneau. I’m deranged. Il y a une densité de folie, d’esprit survolté, dans chacune de ces attitudes. Un mutant se mouvant si vite, qu’il laisserait des multitudes de traces invisibles à l’œil. Juste des pistes pour l’esprit.

Une impression.

— Christophe Derouet