La Villa Giulia à Palerme est le plus ancien jardin public d’Italie. Conçu en 1778, il a particulièrement souffert : des vingt-deux bustes qui ornent la place centrale, quinze ont été décapités. Le concept même du jardin comme oeuvre d’art s’en trouve bousculé, basculant du beau au sublime, ce dont je fais un passage de par ma propre intervention.
À un premier niveau, tout jardin public se propose comme un sas entre l’espace urbain et un espace intermédiaire articulant une architecture idéale à un rêve de nature parfaitement réconciliée. Pour le promeneur dont le pas modifie la temporalité, la Villa Giulia offre un bel exemple de voyage initiatique, d’une discrète inspiration maçonnique, qui procède de l’espace au non-espace et du temps humain à un temps suspendu. Le jardin est un sas dont les portes ouvrent à la fois vers la paix intérieure et un paysage de pure
extériorité ordonnée, où l’art et la nature consonnent harmonieusement : cela est propre au jugement de beau selon Kant – harmonie des facultés de l’esprit à l’occasion d’une expérience esthétique.
À un second niveau, les mutilations des statues de la Villa Giulia offrent un spectacle horrible qui expulse cet idéal du beau vers l’exil du sublime, par la rupture de l’harmonie de ces mêmes facultés, ce qui, pour Kant, doit nécessairement aboutir en une signification cosmique et spirituelle au-delà de l’effondrement de l’esprit devant l’irréversible.
Mon geste de mettre en scène les bustes décapités qui fait aboutir ce type de sublime est essentiellement artistique : la blessure et le stigmate demeurent, transcendés par un geste qui les ramènent à la pensée de l’intact et de l’idéal.
Ce travail est réalisé en collaboration avec Justyna Gajko-Berckmans (historienne de l’Art) et Frank Pierobon (philosophe). Il a fait l’objet d’une publication en français éditée à l'occasion de la biennale de Palerme 2018.