"There's a bluebird in my heart" est un voyage suspendu entre poésie et documentaire. Ce travail en cours est une série de portraits photographiques d’Éric 45 ans, un hypersensible mélancolique à la mémoire cabossée. J’ai commencé à le photographier il y 4 ans. Je tente de saisir un inconscient à ciel ouvert, de la mélancolie, quelque chose de l’ordre de l’enfance ce lieu de tous les possibles.
Éric est un être à part et paradoxal. Sa culture, sa connaissance du monde et sa sensibilité, sont autant d’éléments réunis de possibles multiples, mais une césure dans cette suite idéale fait vaciller son être tout entier, opprime son corps et son esprit.
L’invocation obsessionnelle des autres, de leurs pensées, de leurs regards suspicieux, le conditionne. Lorsque la crépusculaire mélancolie fait mine de le lâcher, on devine parfois dans ses yeux mille et une histoire, des mots qui dansent (qu’il dépose parfois sur un vieux cahier), on voit aussi des rires et de l’espoir ou son illusion peut-être, il y a l’étreinte ancestrale de la vie et de la mort et une parcelle de son âme qui s’illumine.
Éric court-circuite tout ce qui l’afflige. Ses souvenirs sont des auto-tamponneuses de chocs mentaux, certains importants et d’autres moins, mais tous se sont accumulés jusqu’à ériger une montagne infranchissable.
Pour se tenir « debout » et colmater le point mélancolique qui le cisaille, pour s’exiler un temps de ce court-circuit mémoriel, il s’est attaché les services d’une icône obscure, une ombre évanescente dont il ne parle jamais, elle est à la fois remède et poison.
C’est un masque, dit-il de sa ténébreuse référente, parler ou écrire sur un masque n’a aucun intérêt.
Un matin de juin 2019, le 6, je l’ai retrouvé en bas de chez lui pour partager un café et deux croissants. Hospitalisé depuis 40 jours pour écarter l’importune amante de son organisme, il ne lui en restait plus que 2 avant de retrouver le monde extérieur, son bruit et sa fureur.
Il me confia avoir appris des poèmes durant son séjour pour conjurer les appels de l’insidieuse et magnanime maîtresse dont il peine à se défaire.
L’un des poèmes qu’il me récita ce jour-là était de Rimbaud, « Sensation » :
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.
Ce poème c’est moi ! m’a-t-il dit.
Le 9 juin à 12h57 j’ai reçu un message d’Éric avec ces « quelques » lignes :
« Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse » F. Nietzsche
Lorenzo Valmontone / Août 2019