La valeur de la couleur en Inde est impossible à surestimer. La couleur représente la richesse, en termes visuels - elle est l'expression de l'abondance, de l'indulgence, de l'emphase décorative. Lorsqu'elle est utilisée pour orner les personnes, les lieux et les objets, la couleur n'a rien à voir avec l'aspect pratique et tout à voir avec l'aspect agréable. La couleur est synonyme de vie, de fertilité et, surtout, de beauté.
Xavier Zimbardo participe avec exubérance à l'obsession indienne pour la couleur. La couleur n'est pas seulement le médium utilisé par Zimbardo dans ces étonnantes photographies, elle est aussi son sujet narratif et son thème. La première série d'images de son livre India Holy Song, qui montre des ateliers de teinture de textiles au Rajasthan, est une interprétation moderne d'une ancienne tradition créative. Pour moi, ces tableaux lumineux évoquent l'intimité tranquille des peintures de Vermeer. Bien que les ateliers soient situés à l'extérieur, les images de Zimbardo ont une qualité intérieure frappante, car la disposition des tissus crée l'illusion de pièces dont les murs sont imprégnés de rouge rubis, de rose d'Inde et de bleu saphir. Parfois, un jeu d'ombres horizontales forme un motif audacieux et fugace, un clair-obscur de tissu et de soleil. Les signes du monde extérieur n'apparaissent qu'après coup : une tranche de lumière éclaire partiellement le sol recouvert de pierres, un coin de ciel apparaît à travers les lattes du plafond. L'accent est mis sur le tissu, à la fois solide et fluide, translucide et opaque. L'autre point de mire est la femme, dont les corps apparaissent et disparaissent de ces longueurs apparemment infinies. S'il faut désigner un interprète dans ce spectacle époustouflant, c'est bien le tissu lui-même.
Nous voyons ensuite le produit fini : du coton aux couleurs vives, plié, fièrement entassé sur le dos d'un homme. Il entre dans le monde, est lavé dans la rivière, est enroulé autour des corps et des têtes des pèlerins et des prêtres, des figures des femmes allant chercher de l'eau au puits. Empilé dans un grand bol en fer blanc sur la tête d'une lavandière, il apparaît aussi vital, aussi nourrissant que la nourriture. Un assortiment de pyjamas multicolores éparpillés sur les rochers et le sol semble jaillir du sol, faisant partie intégrante et permanente du paysage. Zimbardo est particulièrement sensible à la façon dont la couleur apparaît dans des endroits et des choses inattendus, à la façon dont elle dissimule et révèle ce avec quoi elle entre en contact, à la façon dont elle sert à ravir et à distraire l'œil. On avance parmi ces voiles tourbillonnants, les écartant comme emporté, enveloppé, noyé par cette marée resplendissante qui monte et déferle à perte de vue. Joyeuse turbulence de la couleur en fête.