Véritable ode au travail et à la toute puissance de la nation italienne, le quartier de l’E.U.R. à Rome est aujourd’hui un quartier ministériel et d’affaires, du moins de jour… Au crépuscule, les travailleurs désertent les palais fascistes et laissent les travailleuses du soir prendre possession des larges artères, véritables autoroutes urbaines.
Construit à partir du milieu des années 30, l’E.U.R. (Esposizione Universale di Roma) devait être la vitrine architecturale de l'Italie et célébrer les 20 ans de l'accession au pouvoir de Benito Mussolini pour l’exposition universelle de 1942. Annulée en 1939 suite au début de la Seconde Guerre Mondiale, elle n’eut jamais lieue.
Finalement terminé vers le milieu des années 50, ce quartier à l’échelle inhumaine est composé de larges boulevards ponctués par des rond-points où l’automobile est reine et se distingue par d’imposants bâtiment tels le Palazzo della Civiltà Italiana, aussi appelé le Colisée Carré, monument emblématique de l'architecture fasciste de style néoclassique épuré du xxe siècle.
Obsédé par ce quartier unique, je me mis en tête de le photographier inlassablement et c’est sur un marché du coin, une fin d’après-midi du mois de mars dernier, que j’ai rencontré Marcela. Elle s’approcha de moi; son intention semblait clair: me proposer une passe. Marcela est argentine et travaille comme prostituée depuis l’âge de 16 ans. Il y a peu elle s’appelait encore Marcelo.
Je lui proposai plutôt de la photographier pendant son travail, ce qu’elle accepta instantanément. Pendant plusieurs heures, je déambulai en sa compagnie dans un monde qui m’était jusqu’alors totalement inconnu. C’est de cette soirée qu’est née la série intitulée "Esposizione".
Si ce terme renvoie évidemment au nom même du quartier de l’E.U.R et à « l’exposition » dont fait l’objet Marcela dans ses déambulations nocturnes, il m’amène surtout à cette photo où Marcela, visiblement gênée, me montre un cliché de son profil Facebook où on la voit poser, allongée dans les hautes herbes, faisant « étalage » de sa vie privée (en italien « esposizione » se traduit par « exposition » mais aussi « par « étalage »). L’envers (l’enfer?) du décor, ou l’endroit plutôt. Une réalité en apparence "normale" dont le récit se construit au travers de photos de voyages, de selfies, de portraits de son mec (mac?), de souvenirs de diner entre amis,…Vie qu’elle expose comme bon nombre d’entre nous sur les réseaux sociaux et qui amène à se poser plus de questions qu’elle ne donne de réponses sur les enjeux relationnels qui permettent ou non à Marcela de vivre la vie qu’elle souhaite.
Je souhaite que cette série invite à réfléchir à la place que prend la fiction dans la construction de la réalité, que ça soit à l’échelle de la vie de Marcela où de celle d’un quartier de Rome comme l’E.U.R., façade utopiste d’un des derniers régimes dictatoriaux d’Europe occidentale.