C’était en juillet 2003. Je me retrouve à la Semana Negra dans le nord de l’Espagne, l’un des plus grand festival dédié au genre polar et dirigé par Paco Taïbo II.
Pour la plupart hispanophones, auteurs, dessinateurs ainsi que journalistes d’investigation s’y côtoient pendant dix jours. Mais l’on y rencontre également des anglais, des américains et dans une moindre mesure des français.
C’était mon premier festival dans cette ville des Asturies. Ayant d’avantage de facilités en anglais qu’en espagnol, le mur de la langue complexifiant les échanges sur une courte durée, j’ai eu tendance à passer la majeure partie de mon temps libre avec les anglophones. C’est ainsi que je fis la connaissance de Matt Madden, auteur de bande dessinée, un américain francophone et francophile qui, en homme enthousiaste et chaleureux, ne tarda pas à me présenter spontanément ses comparses, également auteurs de BD venus de l’autre côté de l’atlantique : Jessica Abel, Joe Sacco, Chris Ware et Charles Burns.
Ainsi Matt m’a-t-il permis d’avoir accès à cette si précieuse observation de grande proximité, fragile privilège du photographe. Tels une poignée d’électrons libres perdus au milieu de la foule hispanophones, les cinq amis n’ont cessé de dessiner. La fascination qu’exerçait sur moi cet époustouflant ballet de mains et de crayons, relais virtuoses et magiques de leur imagination fertile, me permit de comprendre viscéralement combien le crayon et la main incarnent une vive et nerveuse extension du corps d’un dessinateur.
Le crayon et la main, comment ne pas les capturer ?
Avec admiration, et une pointe de jalousie enfantine, je ressentais le besoin de mettre en images ce qui se produisait devant moi. Mais je ne voulais pas me contenter de simplement « photographier » cette étape de leur travail. Je voulais à travers leurs mains et leurs crayons raconter ce qu’ils étaient.
Naquit donc l’idée de triptyque. Pour cela, il me fallait un cadre. Un cadre qui me permettrait de trouver une cohérence tout en réussissant à révéler leur particularité, leur personnalité, le supplément âme de ces artistes - artisans fascinants.
Portrait – crayon - main.
C’était le cadre.
Le portrait serait donc le premier élément du triptyque.
Portrait classique, non mis en scène.
La pose prise par l’artiste capturerait ce qu’il veut donner à voir de lui même.
Le crayon ou le stylo constituerait cette deuxième étape que j’ai systématisée dans la mesure où il s’agit d’une simple présentation de l’objet. Le point neutre de la série autour duquel gravite l’individu.
Ainsi le stylo allait – il être tenu entre les deux doigts de la main qu’il utilise, simple pose qui permet aux curieux de savoir s’il est gaucher ou droitier. Stylo tenu entre les deux doigts, donc, bras tendu, peu de profondeur de champs pour isoler l’objet. L’auteur devenant flou, celui ci disparaît derrière le stylo, l’outil de leur création.
Enfin les mains. Ce n’est qu’au moment de cette prise de vue que je leur annonce qu’ils sont totalement libres de les mettre devant eux, parfaitement comme bon leur semble. C’est l’instant le plus intéressant. C’est là qu’ils sont déstablisés.
On ne sait jamais comme présenter ses mains, le temps que je prends pour changer d’optique me permet d’observer la manière dont ils vont me les présenter, de m’en faire une petite idée en tous cas. A la différence du portrait, où ils sont pleinement conscients de ce qu’ils vont me donner à voir, la position des mains révèle, malgré eux, une facette de leur personnalité.
Leur caractère peut-être, tout simplement.
Depuis une multitude d’auteurs a accepté de participer à ce projet. A chaque fois, la surprise et la magie des mains ont toujours été présentes.