La Casamance est une mosaïque d’ethnies : Diolas, Peulhs, Toucouleurs, Sarakolés, Wolofs, Lébous, Sérères, Ballantes, Manjaks, Mankagnes, Baïnouks, Karoninkés, Malinkés, Mandingues, … Chaque ethnie possède ses propres rites et croyances.
Le Kankourang désigne aujourd’hui, à la fois un masque et un rituel célébrant la circoncision parmi les Mandingues de Sénégambie (Sénégal et Gambie) notamment en Casamance. Il continue à jouer un rôle de régulation et de préservation des valeurs sociales : comportements à tenir en société, en famille, droits et devoirs envers son ethnie et ses ainés. Il serait originaire de l’ancien royaume du Gaabu.
C’est un personnage mystique recouvert des fibres extraites d’écorces d’arbre rouge (écorces de djafs ou fara). Très craint, voir violent, il parcourt les rues en terrorisant la population pour protéger les jeunes circoncis avant leur initiation dans les bois sacrés. La manifestation se déroule sur 30 jours, durant 4 dimanches successifs à la fin de la saison des pluies, c’est le grand « Djambadon ».
Elevé en 2005 par L’UNESCO, au rang de « patrimoine culturel immatériel de l’humanité », le Kankourang n’est aujourd’hui que la représentation humaine, hérétique et caricaturale ... de son pur esprit fondateur : le véritable « Fanbondy ».
Dans la culture mandingue maintenant largement révélée, le Fonbondy représentait les esprits protecteurs que les sages des villages appelaient pour chasser les mauvais esprits, stopper une épidémie, fermer le mauvais œil, … « Les sages se réunissent en brousse et pratiquent des sacrifices. Le Fonbondy apparait mais on ne peut distinguer son visage … Il est parfois petit mais peut aussi mesurer jusqu’à 6 mètres de hauteur. Il se déplace avec le vent et fait des kilomètres en quelques secondes sautant d’arbre en arbre et de village en village ».
Chaque année, lors des circoncisions, (maintenant pratiquées à l’hôpital) les Kankourangs investissent les villes dans un déferlement de violence. La mystique laisse sa place à la fête et aux cérémonies. Ce n’est que la manifestation moderne de ce qui attend les circoncis lors de leur initiation, étape indispensable pour devenir des hommes. Une façon de désacraliser le sacré avant que celui-ci ne s’exprime pleinement hors des regards dans l’intimité des initiés.
En ville, les déguisements les plus excentriques reflètent la personnalité de chacun des manifestants. C’est aussi l’occasion de se faire remarquer et de braver tous les interdits pour un temps : Les hommes s’habillent en femmes, les femmes en homme, on rencontre des golfeurs avec leurs cannes de golf, d’anciens rebelles réhabilités et masqués, des caméramans aux cameras de polystyrène, des bucherons et leurs tronçonneuses, des docteurs avec leurs assistants, des jardiniers, des chasseurs, tous empreint d’une véritable vocation et d’une énergie débordante à faire vivre leur personnage.
La ville se fige au rythme des bruits de lames de coupe-coupe qu’ils aiguisent en les frottant sur le bitume brulé des routes défoncées. Dans tous les quartiers les Kankourangs se déchainent, bloquant le trafic, montant sur les taxis indignés, faisant peur aux femmes et aux enfants.
La mystique de l’« ancien temps », quand l’animisme régnait en maitre sur les terres sacrées semble maintenant terrassée. L’heure n’est plus à se battre contre les sorciers pour apporter protection et prospérité aux villages. Dans les villes, tout n’est que représentation atrophiée de croyances encore vivaces et terrifiantes.
En cette fin de saison des pluies, le grand « Djambadon » s’achève. Les Kankourangs chosés de Nikes vont regagner les bois sacrés.
D’autres valeurs viennent recouvrir d’une nouvelle strate la terre sacrée de Casamance. Cela donne lieu aujourd’hui à une mystique dénaturée, multiethnique, sans écrit et qui perd peu à peu ses racines.
En brousse et dans les iles, les villages animistes, encore sans électricité, regardent ce spectacle avec terreur et indignation. On ne plaisante pas avec les esprits …